Au-delà des cordes
Interview avec Ana Milisic
Je suis assis avec Ana Milisic sur le ring du Glattbrugg Boxing Center. Le silence règne, un silence inhabituel pour un lieu où les coups de poing, les pas et les ordres rythment habituellement le quotidien. Pour Ana, cette salle est bien plus qu'un simple lieu d'entraînement. C'est sa deuxième maison. Du moins, c'était le cas. Car après avoir décidé de mettre un terme à sa carrière de boxeuse professionnelle, elle se trouve à un tournant. Je souhaite comprendre les raisons de cette décision et découvrir la personne derrière la boxeuse.
Son parcours vers le ring a commencé de façon peu spectaculaire. "Par hasard", dit-elle. En 2015, au gymnase Kreis 9, avec une amie. À l'époque, confie-t-elle, elle était loin d'être sportive. Elle fumait, sortait, menait une vie différente. Ce n'est qu'en 2020 qu'elle a découvert le Glattbrugg Boxing Center. Dès lors, tout a basculé.
Quand elle évoque les meilleurs moments de sa carrière, ses yeux s'illuminent. Sa première médaille à l'EUBC, ses succès dans des tournois internationaux comme les Jeux européens ou le Boxam en Espagne… "Je voulais juste faire de la boxe", confie-t-elle. À tel point qu'elle a d'abord concouru avec deux licences, une croate et une suisse, avant d'être contactée par SwissBoxing et de finalement prendre sa décision.
Mais les moments de gloire s'accompagnent aussi de moments difficiles. Les défaites évitables, les combats serrés perdus comme la finale du Bee Gee, sont particulièrement douloureux. Ce sont ces moments qui, parfois, restent gravés dans sa mémoire plus longtemps que les victoires.
Parmi ses plus grands moments forts figurent les Jeux européens, un événement qui n'a lieu que tous les quatre ans, et les qualifications olympiques à Bangkok et Astana. Ce sont des lieux où se rencontrent les meilleurs athlètes du monde, où chaque place est âprement disputée.
Quand on lui demande comment elle a réussi à concilier famille, études et carrière, la réponse fuse : "Je n'y suis pas arrivée." Sa vie sociale en a considérablement souffert. Elle a mené à bien ses études grâce au soutien indéfectible de sa mère, qui l'a même accompagnée en Thaïlande. Sans ce soutien, beaucoup de choses auraient été impossibles.
Que reste-t-il de sa carrière de boxeuse ? Elle l'énumère presque comme un mantra : Vision. Objectifs. Discipline. Persévérance. Dévouement.
Et puis la question cruciale : Pourquoi arrêter ?
"On le sent petit à petit", dit-elle calmement. "Ça ne me semblait plus juste. La flamme s'était éteinte." Ce n'était pas un moment précis, mais un processus. Des événements de la vie – le mariage d'une amie, la naissance de son neveu – ont changé sa perspective.
Curieusement, le plus dur n'a pas été la défaite sur le ring, mais la décision d'arrêter. Le doute persiste. "J'ai toujours le sentiment que personne en Suisse ne peut me battre."
Elle appréhendait aussi l'avenir. Le quotidien perd son rythme immuable, les habitudes familières se brisent. Soudain, il s'agit de renouer des liens sociaux, de manger "normalement" à nouveau et de retrouver ses repères.
La fin de sa carrière lui paraît paradoxale : "À la fois perte et libération." La pression retombe, le stress qu'elle s'imposait se dissipe. "La boxe était comme une relation toxique", dit-elle. Une affirmation qui résonne en elle.
Qu'advient-il de son identité lorsqu'une si grande partie de sa vie disparaît ? Ana reste sereine. La boxe a longtemps façonné sa vie et en fera toujours partie, sous une autre forme. Sa personnalité, dit-elle, demeure intacte.
Le sport l'a forgée : toujours se relever, persévérer même dans la douleur. "Je n'en mourrai pas", dit-elle à propos de l'entraînement exténuant, une affirmation qui en dit long sur sa force mentale.
Aujourd'hui, elle gère les échecs différemment. Avant, elle était "dévastée" après une défaite. Désormais, elle a appris à accepter la défaite et à en tirer des leçons.
Ce qui lui manque ? La structure. Les défis. L'objectif constant.
Ce qui ne lui manque pas ? Faire le poids. Et le jogging, ajoute-t-elle avec un léger sourire.
Son quotidien se remplit à nouveau : davantage de travail comme assistante sociale, CrossFit, mentorat auprès d'autres boxeurs. Son rôle évolue, de combattante à mentor.
Elle reste fidèle au centre de boxe de Glattbrugg. "Bien sûr. C'est chez moi."
L’avenir? Il est encore impossible de le définir. Peut-être une carrière d'entraîneuse. Ou peut-être quelque chose de complètement différent. Une carrière professionnelle est également envisageable ; elle a déjà reçu des propositions. Mais elle prend son temps. "Le temps me permettra de prendre une décision".
Aux jeunes athlètes féminines, son message est clair : persévérez, gardez votre vision, battez-vous avec passion et détermination pour atteindre vos objectifs.
Et que dirait-elle à la jeune fille qu'elle était ?
"Ne te mets pas la pression. Le temps fera le reste."
Si son prochain chapitre avait un titre, il serait sans équivoque :
"Le voyage vers l'inconnu."
La grande porte de la boxe s'est refermée. Quelle sera la prochaine ? Elle l'ignore encore. Peut-être que sa nouvelle liberté commence là, au-delà des cordes.


